EDEA 13 juin 2015, MBOG LIAA fêtait ses 20 années d’existence

Association Mbog Liaa

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L’identité est une notion ambivalente. Elle comporte toujours deux pôles : une relation d’harmonie avec soi-même, et une relation, harmonieuse ou non, avec  autrui.

En Sciences sociales, l’identité implique deux modes de reconnaissance : celle de l’individu par lui-même, (Bilong se reconnait sur une photo) et celle de l’individu par d’autres. (Bilong est reconnu par d’autres).

Le peuple de Mbog Liaa est composé de trois principales communautés non identiques, les Basa’a, les Mpôô et les Bati qui, cependant, s’identifient et se reconnaissent comme  originaires de Ngog Lituba .

Malgré la diversité de leur déploiement géographique, les trois composantes affichent leur parenté culturelle comme facteur de convergence. Cette homogénéité culturelle est attestée par l’usage d’une langue véhiculaire commune, la similitude des coutumes et des pratiques sociales, profanes ou sacrées.
    
L’un des traits distinctifs de cette culture est l’impératif d’identification. En effet, s’identifier devant ses pairs est un préalable à toute intervention publique. Un adage l’affirme avec force : « Banga man lon i nsôô bé jôl jé ». (Un digne fils du pays ne cache pas son nom).

Cet adage trompeusement banal implique cependant d’importantes exigences sociales, territoriales et éthiques : il faut avoir un nom, situer ce nom dans un lignage, localiser ce lignage sur un territoire. Quant à la portée éthique de ce rituel d’identification, elle est multiple :
- Celui qui remonte jusqu’à Ngog lituba fait la différence entre un digne fils (qui porte un nom, en réalité qui est porté par un nom) et un individu sans nom (mut ngi jôl) dont le statut s’apparente à celui d’un citoyen de seconde zone, ou franchement d’un esclave. 

- Le nom ainsi décliné situe son porteur par rapport aux autres membres de la communauté Mbog Liaa. Cette localisation dessine une cartographie de l’exogamie, l’inceste étant un crime sévèrement réprimé. 

Décliner son identité est si important que cet exercice n’est plus un simple geste ; c’est un acte social majeur, un véritable rituel de reconnaissance. Chaque orateur va ainsi égrener sa généalogie, patiemment, méticuleusement, pour remonter jusqu’à Ngog Lituba. Il s’agit d’arborer ses armoiries.

Ce rituel d’identification doit être volontaire, spontané. Quiconque prend la parole sans s’identifier s’entend rappeler à l’ordre du rituel. Il doit présenter des excuses pour son omission avant de se présenter. L’art oratoire exige en effet qu’on fasse amende honorable. Car d’un autre côté, la culture Mbog Liaa  estime qu’il est désagréable, désobligeant ou franchement humiliant de demander son nom à quelqu’un.
 
« Qui es-tu ? »,  (We njè?). « Tu es même qui d’abord?», (We u yé ga njè ndugi?), sont des interpellations sévères, dont la violence exprime l’exigence d’identification. Faute de  satisfaire cette exigence, on s’expose à se voir imposer le silence. Car dans la culture Mbog Liaa, n’a droit à la parole que celui qu’on connaît, celui qui s’est identifié et qui a été reconnu   par ses pairs.

L’identification se classe ainsi parmi les rituels d’accès à la parole dans cette culture où la parole est un attribut du pouvoir et où, pour tout dire, la parole est pouvoir. C’est pourquoi en sont exclus tous ceux que personne ne peut situer pour défaut de nom. Dans la culture Mbog Liaa, la parole n’est pas anonyme.
Cette mise en relief de l’individu par l’identification peut laisser penser que dans cette culture l’identité est personnelle, et qu’elle enferme l’individu dans une coquille exclusive des autres. L’identité y est plutôt l’expression d’une volonté d’ouverture et non  d’enfermement.

L’importance du nom qu’on décline en public tient à cette volonté de se faire reconnaître (par les autres) et de se faire appeler par son nom (par les autres, du moins par ceux qui en ont qualité).


Nous disons : « Mon nom est » (Jôl jem lè) comme pour affirmer notre appropriation de notre nom. L’analyse montre que cette propriété est fictive, illusoire. Elle n’équivaut pas à une possession exclusive, parce que ce sont les autres qui utilisent ce nom que nous prétendons nôtre. Dire : « Jôl jem lè » n’exprime qu’un possessif d’usufruit et non de patrimoine. Nous n’avons de nom que pour les autres qui doivent s’en servir pour nous identifier, nous reconnaître et nous appeler.

Dans la langue française, on demande le nom d’une personne par la question : « Comment t’appelles-tu ? ». Et la réponse usuelle est : « Je m’appelle, X ou Y ». Mais nous sommes-nous jamais appelés ?  Ce sont toujours les autres qui nous appellent. Et dans la culture Mbog Liaa, une personne qui prononce son propre nom ne s’appelle pas (sébél) : elle s’interpelle (kum) pour exprimer une surprise ou de la détresse.
 
« Eéh me Mbock ! », ou « A Mbock ! » ne sont pas des appels, mais des jurons. Contrairement à un appel qui demande réponse, le juron est une interpellation qui n’implique pas de réponse, et qui vit de son seul echo. L’on ne s’interpelle donc ainsi que par dédoublement, par volonté d’en appeler à une personne autre que soi, un tiers, comme on solliciterait du secours dans une situation de détresse. Il y a donc invocation et non plus simple vocation ou appel.
Qu’il s’agisse de « Jôl jem lè » ou de « Je m’appelle … », le résultat est le même : ce que nous appelons « notre nom » est un bien dont autrui fait meilleur usage que nous, car nous le portons pour que les autres nous identifient par lui. Notre identité n’est donc pas individuelle ; c’est l’affaire des autres. Chaque fois que les autres nous reconnaissent, ils nous permettent de savoir qui nous sommes.

Le dernier cas, le plus courant, est ce qu’on appelle « la carte d’identité ». C’est autrui, Agent de police ou Gendarme, qui  nous identifie en nous reconnaissant sur le bout de carton que nous lui présentons.


Le paradoxe de l’identité c’est d’être une valeur de reconnaissance et non de simple déclaration. Il ne suffit pas que nous déclarions que nous sommes Untel ou Untel. Il faut encore que les autres nous reconnaissent tel pour que nous existions comme tel.

Le paradoxe de l’identité est d’être non une valeur identitaire mais une valeur relationnelle. La philosophe Hannah Arendt l’a dit à sa manière : « Pour être confirmé dans mon identité, je dépends entièrement des autres.  » 


Par  son souci d’identité, d’identification et donc de reconnaissance, le peuple de Mbog Liaa  réapprend à dire : « Vous êtes, donc je suis ». Mieux encore : «  C’est parce que nous sommes que je suis ».

C’est donc une grande invite à la solidarité humaine que diffuse le paradoxe de l’identité dans la culture Basa’a, Mpôô, Bati : l’identité, loin d’être une question d’individualité, se définit comme une valeur d’altérité ; c’est par autrui que je suis moi, parce que c’est autrui qui me reconnaît dans ce que je suis, et pour ce que je suis.

Cette spécificité de la culture Mbog Liaa a un  impact précieux sur la perception du pouvoir : loin d’être perçu comme une propriété ou une possession, le pouvoir n’admet pas l’anonymat chez les Basa’a, Mpôô, Bati ; il s’identifie comme relation entre celui qui l’exerce et ceux sur qui il est exercé. Vous n’avez le pouvoir et la parole, vous n’avez le pouvoir de parler que si ce pouvoir vous est reconnu.

Dans le peuple de Mbog Liaa, le paradoxe de l’identité ouvre à une perception  toute aussi paradoxale du pouvoir : alors que d’ordinaire on les prend pour des propriétés et des possessions personnelles, la culture Basa’a, Mpôô, Bati considère identité et pouvoir comme des valeurs d’altérité et de reconnaissance.
Le paradoxe de l’identité conduit au paradoxe du pouvoir : moins on se les approprie, plus on vous (les) reconnaît.
 
Mbog Liaa, peuple de démocrates ?

Cette hypothèse ne manque pas d’arguments : elle expliquerait pourquoi les Basa’a, Mpôô, Bati sont si près de leurs droits qu’ils ont toujours « un timbre » en poche pour les faire respecter par les voies de droit.

Prof. Charly Gabriel Mbock
Anthropologue
 

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