EDEA 13 juin 2015, MBOG LIAA fêtait ses 20 années d’existence

Association Mbog Liaa

Latest update Tuesday 30 June 2020 à 09:38

Edito

Newsletter

Please subscribe for free to receive regularly the communities Bassa, Bati and Mpo'o news.

Visites du site

Compteur activé le 30/05/2018

Visites depuis 01/01/2018
2008267
Ce jour859
Hier3269
Cette semaine20259
Ce mois34207
Total2008267
Home

MBÔMBÔLE

(Les Légendes)

de Dieudonné F. M. Iyodi

ou L’impératif de Vérité et de Justice des Peuples Mbog Liaa[1]

-------------

Mbômbôlè est le nom par lequel les peuples Mbog Liaa, les Bassa/Bati/Mpôô désignent leur sanctuaire de Ngog Lituba. Le titre de l’ouvrage fonctionne donc comme une dénomination rigoureusement locative : d’entrée de jeu, l’on sait de quoi et de qui l’on parle.

Il est des livres qu’on lit pendant un voyage. Il en est d’autres qui sont un voyage. Mbômbôlè[2] de Dieudonné Iyodi appartient à cette dernière catégorie, avec le dépaysement en prime, au regard des multiples contrées culturelles qu’il nous fait visiter. Ce livre en annonce d’autres de l’essayiste.

Les légendes qui en constituent la trame ne font pas que nous promener d’un continent à un autre, d’une culture à une autre, d’un peuple à un autre : elles tissent un réseau mystico-religieux de correspondances où la raison le dispute à la foi, les faits de réalité aux conjectures, les peurs aux espoirs. Au total le sacré et le profane s’y croisent et s’y toisent dans une interaction créatrice d’énergie : l’ici y côtoie l’ailleurs, parce que les Valeurs d’élévation de l’Au-delà interpellent nos reptilismes de l’En-deçà.

Du fond de son expérience d’Initié, et outillé d’une érudition qui prend racine dans son éclectisme initiatique, Dieudonné Iyodi se préoccupe de partager sans chercher à éblouir. Aussi, tient-il patiemment la main du profane dans le dédale des légendes qui font la vie du monde en fondant la Vie dans le monde. Expectatives et frustrations, convictions et projections, tout s’y croise pour rappeler à l’Homme que personne n’est une île, chacun en chaque peuple devant se percevoir comme maillon unique dont la raison d’être dans la chaîne humaine est de promouvoir en lui et autour de lui l’Ordre de la Vérité et de la Justice.

Non point que ces valeurs fondatrices soient à réinventer ! Elles ne sont plus d’une exigence de création, mais d’un impératif de restauration, pour leur efficace et nécessaire implémentation. Y revenir, chercher le chemin qui y conduit, œuvrer pour que nos divagations existentielles et nos démissions morales cèdent la place à l’Ethique de l’Engagement, telle est la disposition intellectuelle et spirituelle qui permettrait de redécouvrir la Lumière, de dévoiler le Mystère et, partant, de retrouver Le Chemin. C’est par cette disposition que le peuple de Mbog Liaa découvrira que « Mbog n’est pas Voie d’acquisition des Pouvoirs, mais plutôt d’accomplissement des Devoirs » (p.186)

La gerbe des légendes auxquelles l’auteur se réfère pourrait dérouter sinon décourager le randonneur impatient d’arriver à destination. Mais dans cette excursion à la lisière du vécu et du mystique, tout est dans le chemin et dans la démarche. Il faut donc « se soumettre à une intense préparation physique, psychique, intellectuelle et spirituelle de haute facture » (p. 77). Par ses diverses pistes, le texte de ce troublant ouvrage s’est organisé comme une toile d’araignée : rien de rectiligne, rien d’évident ; mais tout dans le symbolisme et ses correspondances. Il faut se mettre en capacité de « reconnaître le Signe tant attendu » (p.9). Comme les fils d’une toile d’araignée, des références mythologiques, historiques et religieuses trompeusement hétéroclites convergent et finissent par se cristalliser dans le message de l’auteur : au-delà de l’Homme universel et souvent trop impersonnel pour s’enraciner dans une terre spécifique, tout ressortissant de Mbog Liaa doit se reconquérir dans son essence, dans son Essentiel qui est de Vérité et de Justice, pour disposer de cette Lumière propre à éclairer la Vie.

En effet la légende de Mbômbôlè fait partie intégrante des grandes légendes intemporelles du monde. La plupart de ces grandes légendes du monde sont des mythes étiologiques en ce qu’elles rendent compte de l’origine du monde et des choses. Presque toutes conduisent à Mbômbôle quand elles ne font pas qu’y revenir. « On n’est donc que peu surpris d’entendre les Bassa/Mpôô/Bati désigner leur sanctuaire de Ngog Lituba du nom de Mbômbôle, Lipigil, la source première, souvenir du centre premier du Monde et réplique de celui-ci » (p.140).

Dans ce sanctuaire, rien n’a jamais été, rien n’est, et rien ne sera acquis ni par inadvertance, ni dans la légèreté : « la connaissance cosmique synthétique figure dans les formulations couramment utilisées dans le contexte du Mbog (…) Toutefois, l’accès aux plus hautes subtilités de cette connaissance exige (…) une intense préparation» (p.77) Cette obligation de qualité et de qualification, une aussi haute exigence de certification nous semble tributaire d’une tétralogie fonctionnelle, non plus seulement conceptuelle - que nous voudrions désigner par la règle des quatre S : Sagesse, Secret, Serment et Sacré.

«  Ayant parcouru le chemin de l’Hermite, tenant la canne de l’ascèse initiatique d’une main et la lampe de la Sagesse de l’autre, l’Initié Nsa va donc retourner vers les siens, à ses origines, et accomplir ainsi en lui et autour de lui le mystère des mystères : la quadrature du cercle et la circulature du carré » (p. 128)

Dieudonné Iyodi nous aura donc fixé un cap après s’être fixé un repère.

  • Le cap, c’est le rendez-vous de chacun de nous avec le destin collectif à travers son propre destin individuel : « La manifestation visible à nouveau de Melkisedek au sein de notre humanité répond plutôt à la naissance, puis à l’élévation du SOI dans le cœur de chacun, dans un état vibratoire plus grand que par le passé » (p.158)
  • Le repère qui permet d’atteindre ce cap c’est le Mbombog. On s’en doutait. C’est à cette personnalité que Ba Tuu Peg a ouvert les voies de la connaissance. C’est Mbombog qui, de ce fait, joue un rôle à la fois central et déterminant dans la vie des peuples Mbog Liaa. Il faut, pour ce faire, qu’il soit comparable à… Moïse ! Car si l’auteur lui reconnaît une noble obligation, c’est pour la décliner en une véritable Charte : « Par-delà la pratique des rites, le Mbombog qui s’est réalisé et a rencontré Dieu comme Moïse, doit consacrer désormais sa vie à la formulation de la nouvelle loi pour l’avancement de sa communauté et de l’humanité. Il redescend volontiers dans la plaine où règnent le malheur, la division, la tristesse, la misère et la maladie pour accomplir sa mission au milieu des siens (…) C’est la règle de vie qu’indique la plume de perroquet qui couronne la calotte portée par Mbombog »(p.127-128)

Pour ceux qui auraient été enclins à en douter, le Mbombog « qui s’est réalisé et a rencontré Dieu comme Moïse » se reconnaît à son incarnation des vertus d’honneur et de générosité, d’humanisme et de clairvoyance, au nom de la Vérité et de la Justice dont il appelle, entretient et sécurise l’Ordre. Cette charge, à l’évidence, témoigne d’une civilisation de haute facture, structurée aux divers plans éthique et cultuel, judiciaire et managérial, dont seules les civilisations antiques offrent des exemples.

L’ouvrage de Dieudonné Iyodi n’est pas de ceux qu’on résume ; la richesse de son symbolisme, son potentiel analogique et sa pertinence sémiologique le prédisposent à plusieurs grilles de lecture. L’abondante matière que l’auteur y livre se présente en séquences apparemment autonomes ; les différentes séquences sont cependant tenues par un liant qui fait remonter à Mbômbôle, sans doute parce que l’auteur lui-même a pris son départ et ses marques dans cet incontournable sanctuaire. Le lecteur s’instruit à lire de précieux extraits de grands textes tirés d’une littérature peu courante, spécialisée et presque réservée. Dieudonné Iyodi a cependant la probité de reconnaître sa dette vis-à-vis de tous ceux qui ont fait de lui la mine du savoir initiatique dont son livre dévoile le filon : ce qu’il a reçu, il le partage, pour asseoir une hypothèse, convaincre d’une conviction ou réfuter une argutie. Il ne prétendait donc pas inventer, mais tenait humblement à honorer une sorte d’obligation de restitution. La Bruyère l’aurait dit : « Je rends au public ce qu’il m’a prêté ».  

Dieudonné Iyodi ne souhaite donc pas que le lecteur s’arrête à sa personne. L’initié qu’il est se limite à initier, en facilitateur qui s’oblige à montrer un chemin, non à s’ériger en destination ; libre à chacun de prendre sa « canne de l’ascèse initiatique » et de s’engager dans la conquête du Soi personnel, pour l’avènement du Nous collectif. C’est par cette démarche d’effacement devant le Devoir, assortie d’une volonté de relai pour le Devoir que l’auteur définit l’expédition moderne que les peuples Mbog Liaa doivent entreprendre vers « le nombril, la source de Vie : Mbômbôlè » (p. 148).

Cette entreprise présente quelques exigences du Grand Trek de l’Empire du Milieu; elle s’apparente à un Exode des Enfants du Soleil (Bon ba Job) au pays de Mbômbôlè. Pour le succès de cette aventure épique, Dieudonné Iyodi invite les peuples de Mbog Liaa à s’approprier la culture de l’alternance par le sens du relai. Aussi se réfère-t-il à une autre grande aventure, Le Voyage de Shambhalla: « Les civilisations sont comme les hommes, elles utilisent un véhicule qui les mènent à un certain point. Lorsque celui-ci est atteint et que les énergies sont saturées ou épuisées, un autre véhicule leur est attribué, moins somptueux parfois mais tout aussi efficace pour grandir » (D. Meurois et A. Givaudan, cités, p.73). Comme par hasard, les Enfants du Soleil, peuple de Mbog Liaa, savaient déjà le dire à propos du Tambour sacré de Ngéé : « Mingéé mi lônhaga ngom, ndi kel i pala yè » (Quand les Maîtres du Ngéé se relaient sur le Tambour, l’aube point sans délai).

Mbômbôlè pourrait donc bien se percevoir et s’appréhender comme une invitation au voyage, puissante exhortation pour Bon ba Job à restaurer la chaleur humaine - à la fois existentielle, intellectuelle et morale - de ce Foyer (Ngog Lituba = Mbômbôle) dont l’essayiste, en humble panneau de signalisation, nous indique le chemin.

Pour Dieudonné Iyodi : « écrire aujourd’hui c’est agir ». Le meilleur écho à son écriture-action serait d’agir ; que dis-je, d’actionner sa pensée. Il ne resterait plus aux Enfants du Soleil (Bon ba Job) que de se dire et de s’entendre dire : « A Lôk kéé, bôga bés, di kenek !».

 

       CGM

Conseil des Sages



[1] Note de lecture de Charly Gabriel Mbock/ Conseil des Sages

[2] Fondation Mbômbôlè, Douala-, Avril 2013, 196 p.